Voyage longue durée avec un enfant en maternelle : et si l’école pouvait attendre ?

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Lorsqu’en automne dernier nous avons annoncé notre projet de partir trois mois en Espagne avec Leo (4 ans, en moyenne section de maternelle) et Elena (1 an), nous avons eu droit à toutes les réactions. Du « c’est super, ça va lui apprendre plein de choses » au « vous n’avez pas le droit de faire ça, ils vont vous envoyer un rappel à l’ordre », en passant par « vous n’avez pas peur que ça le perturbe et qu’il ait du mal à retourner à l’école après ». La plupart des gens étaient plutôt bienveillants, mais presque tout le monde revenait sur la même question : et l’école ? C’est fou comme en France ce sujet est central, même pour un enfant de 4 ans. Après vous avoir raconté notre séjour à Conil de la Frontera et pourquoi visiter l’Andalousie en hiver, j’avais envie d’écrire quelque chose de plus personnel sur ce que ce voyage a changé dans ma façon de penser l’apprentissage, et peut-être de répondre à ceux qui hésitent encore à se lancer.

leo et elena sur la plage à conil

L’obligation d’instruction : démêler le vrai du faux

C’est souvent la première chose qu’on nous a demandée : « mais c’est légal ? » Alors autant commencer par là…

Depuis 2019, l’instruction est obligatoire en France dès l’âge de 3 ans. Pas l’école à proprement parler, l’instruction. Les parents peuvent choisir d’inscrire leur enfant dans un établissement scolaire, ou d’assurer eux-mêmes son instruction, sous certaines conditions. Cette obligation s’applique aux enfants résidant sur le territoire français. Dès lors qu’on ne réside plus en France, on sort de ce cadre légal et on dépend des lois du pays d’accueil. Dans les faits, au-delà de trois mois passés à l’étranger, c’est la législation locale qui s’applique. Ça tombait donc bien que nous partions un peu plus de trois mois, mais j’ai l’impression que même pour des voyages plus courts, les académies restent flexibles, surtout pour les niveaux maternelle. L’important étant de bien prévenir l’école en amont.

Ensuite, un point à vérifier selon votre destination si vous y restez plus de trois mois : l’école y est-elle obligatoire ? Tous les pays ne permettent pas l’instruction en famille, et certains imposent une scolarisation même pour les très jeunes enfants. Notons tout de même qu’en Europe, il n’y a qu’en France et en Hongrie que l’instruction est obligatoire à partir de 3 ans. Dans de nombreux pays, c’est plutôt 6 ans.

Pour notre séjour en Espagne, la question ne se posait pas : l’école n’y est pas obligatoire avant 6 ans. Nous n’avions donc aucune démarche à effectuer là-bas, quelle que soit la durée de notre séjour.

Côté démarches en France avant de partir, elles sont assez simples. Nous avons prévenu l’enseignante de Leo en amont, puis envoyé un mail au directeur de l’école, qui s’est chargé d’informer le rectorat. Renseignez-vous directement auprès de votre école car dans certains cas, c’est aux parents de contacter le rectorat eux-mêmes. Inutile en revanche de faire une demande d’instruction en famille : ce dispositif s’applique aux familles qui vivent et voyagent sur le territoire français, pas à celles qui partent à l’étranger.

Quant au retour, il s’est passé exactement comme nous l’espérions : sans accroc. Personne ne nous a demandé de comptes, aucun courrier, aucun rappel à l’ordre. Leo a repris l’école après les vacances de printemps comme si de rien n’était, et l’école a fait de même.

balancoires face a la mer parque de los atalayes

Ce que Leo a appris en trois mois (sans que personne appelle ça « travailler »)

Soyons clairs : nous n’avons pas « fait l’école » pendant ce voyage. Pas de cahiers obligatoires, pas d’ateliers, pas de séances dédiées aux compétences de moyenne section. Et pourtant, quand je regarde Leo à notre retour, je ne vois pas un enfant qui a perdu trois mois. Je vois un enfant qui a beaucoup vécu et beaucoup appris.

L’espagnol, ou comment on apprend vraiment une langue

Avant de partir, nous avions essayé, à la maison, de glisser quelques mots d’espagnol dans nos conversations. Ari, son papa, est moitié espagnol, mais il parle surtout français aux enfants. Nous proposions à Leo des livres, des dessins animés dans la langue de Cervantes. Mais ça ne l’intéressait pas vraiment. Trop abstrait, trop déconnecté de son quotidien.

En Espagne, tout a changé. L’espagnol était partout, dans les rues, les cafés, les aires de jeux, les boutiques. Leo l’entendait, il le vivait. Et progressivement, il s’y est mis, on s’y est mis. Avant même la fin de notre séjour en Andalousie, il se débrouillait.

Quand nous avons rejoint la famille d’Ari en Asturies en fin de voyage, son grand-père paternel a passé trois semaines avec lui tous les jours. Son niveau a encore progressé. La famille était bluffée.

Depuis notre retour en France, Leo continue de parler espagnol avec plaisir, comme si c’était quelque chose qui lui appartenait désormais. Il s’amuse même à apprendre l’espagnol aux maîtresses pendant la récré. Apprendre une langue, c’est avant tout la vivre. Ce voyage me l’a confirmé de façon éclatante.

Le corps qui bouge, les gestes qui s’affinent

Leo aime bouger, grimper, explorer. En Espagne, il a pu le faire sans contrainte, dehors presque tous les jours. Il escalade partout et de plus en plus haut, avec une aisance et une confiance en lui qui me frappent.

En parallèle, nous faisions aussi des jeux (construction, jeux de société) et des activités manuelles ensemble à la maison. Leo aime beaucoup colorier ; j’avais imprimé une belle pile de dessins avant de partir. Et en le regardant colorier au fil des semaines, j’ai remarqué que ses gestes devenaient plus précis, moins de dérapages, plus de maîtrise. Personne ne lui avait demandé de « travailler » sa motricité fine. Il colorie parce que ça lui plaît et son geste progresse naturellement.

Et ce ne sont que des exemples. Bien sûr, Leo a appris plein de choses pendant ce voyage et développé de façon inconsciente de multiples compétences.

Il a aussi beaucoup appris au fil de nos balades et visites (musée de Camarón de la Isla à San Fernando, peña flamenca à Jerez de la Frontera, parc des Planètes à Conil…)

Et lorsqu’il se posait des questions, nous étions là pour y répondre, tout simplement.

Mama Tierra : une autre façon d’apprendre

À Conil de la Frontera, Leo suivait une heure de cours d’espagnol par semaine à Mama Tierra, une école alternative que j’ai beaucoup aimée. Ce n’était qu’une heure, mais elle m’a appris autant qu’à lui, je crois.

Pili, sa professeure, avait cette façon d’être présente sans imposer, de proposer sans jamais forcer. Si un enfant n’avait pas envie de faire une activité, il pouvait refuser. Elle s’adaptait. Ce n’est pas ce qu’il vivait dans sa maternelle française, où la difficulté en début de petite section avait été précisément de comprendre que tout le monde devait faire les ateliers, en même temps, selon le même rythme.

Leo a senti immédiatement la différence. Le cadre plus libre de Mama Tierra lui a plu.

D’autres façons de penser l’apprentissage à cet âge

Je me suis beaucoup intéressée aux pédagogies alternatives depuis la naissance de Leo. L’apprentissage est un domaine qui m’intéresse depuis toujours et ces approches m’ont aidée à penser différemment ce qu’est « apprendre ». A tout âge.

Montessori

La pédagogie que j’ai découverte en premier, c’est Montessori. Tout le monde connaît le nom, beaucoup moins les principes réels, tant il a été récupéré par le marketing pour vendre des jouets en bois et des meubles à hauteur d’enfant. Mais derrière l’étiquette, il y a une philosophie éducative cohérente et exigeante : l’enfant comme acteur de ses propres apprentissages, l’activité proposée et non imposée, le respect du rythme de chacun, et la conviction que l’erreur fait partie du processus. Mama Tierra nous a justement montré qu’il est possible de respecter le rythme de chacun même au sein d’une structure éducative ; échanger avec la directrice sur sa vision de l’éducation ainsi qu’avec les autres parents était très enrichissant.

Mason

Parmi les autres approches qui m’ont parlé, il y a celle de Charlotte Mason, une pédagogue britannique du XIXe siècle dont les idées restent peu connues en France mais sont très suivies dans les pays anglo-saxons. L’un de ses principes fondamentaux : pas d’apprentissage formel avant 6 ans. A la place, du temps dehors, du jeu, de l’observation, et une exposition à un environnement riche en idées et en découvertes. Le voyage est le terrain de jeu parfait pour cela. Je ne peux m’empêcher de penser à Leo en train de chercher des trésors sur les plages de la Costa de la Luz, d’observer les pierres qu’il trouvait (il s’intéresse depuis plus d’un an aux minéraux et pierres précieuses), d’escalader les planètes du parc des Planètes de Conil (représentées à l’échelle, ce qui a donné lieu à des conversations sur le système solaire) ou d’écouter des conversations en espagnol sans qu’on lui demande rien. Il apprenait, à sa façon.

leo mon explorateur voyage longue durée avec enfant
Leo, mon explorateur

Le modèle finlandais

L’approche éducative finlandaise m’intéresse aussi beaucoup. C’est le pays qui obtient régulièrement parmi les meilleurs résultats aux tests PISA en Europe, et pourtant l’école ne commence qu’à 7 ans (année de pré-école à 6 ans obligatoire). Avant, les enfants fréquentent le päiväkoti (jardin d’enfants) mais dans une approche résolument centrée sur le jeu et l’éveil. Pas de pression académique.

L’unschooling

Et puis il y a l’unschooling sur lequel j’ai beaucoup lu ces deux dernières années. Je trouve l’approche passionnante et encore plus dans le cadre d’un voyage longue durée. L’idée centrale n’est pas d’abandonner l’éducation, mais de faire confiance à la curiosité naturelle de l’enfant. Le parent n’est pas un enseignant, il est un accompagnateur. Il crée les conditions pour que l’enfant explore, découvre, s’intéresse. En voyage, cette posture prend tout son sens : il y a tellement à voir, à entendre, à toucher, à goûter. Pas besoin de programme. Il suffit d’être là et de laisser le monde faire son travail.

Au fond, ce que j’ai retenu de ces trois mois, c’est quelque chose d’assez simple : un enfant apprend tout le temps, partout, dès lors qu’il est exposé à des situations nouvelles et qu’il a le temps de les explorer à son rythme. Ce n’est pas l’école qui apprend à Leo. C’est la vie. L’école est l’un des endroits où ça se passe. C’est un endroit important. Mais pas le seul, et surtout pas le seul légitime.

Si les pédagogies alternatives vous intéressent, voici quelques recommandations de livres :

J’ai aussi beaucoup été influencée par des témoignages de parents et d’éducateurs écoutés dans des podcasts comme Les Adultes de Demain ou Parents-Voyageurs.

parque de las planetas conil de la frontera

Conclusion

Cet article, je ne l’ai pas écrit pour convaincre qui que ce soit de faire comme nous. Le voyage longue durée en famille, c’est une aventure merveilleuse et exigeante à la fois. Ari et moi en connaissions les contraintes avant de partir : la charge mentale, la logistique, les journées compliquées quand il pleut et que tout le monde est confiné dans un appartement étranger, le manque de relai. Nous avons l’habitude du nomadisme, mais nous savons qu’il y a des moments (souvent) où ce n’est pas simple du tout. Pour rappel, nous travaillons tous les deux à mi-temps et nous occupons l’autre moitié du temps des enfants, avec régulièrement du travail à terminer le soir, les journées sont donc bien chargées…

Mais si vous lisez cet article en vous demandant si vous avez le droit de partir, si ça va pénaliser votre enfant, si l’école va vous en vouloir : je voudrais vous dire que ces craintes sont compréhensibles, mais qu’elles ne se sont pas vérifiées pour nous. Leo est rentré heureux et avec l’envie de retrouver ses copains. Il était content de retourner à l’école sans qu’elle lui ait non plus manqué. L’école n’a pas fait de vagues. Et nous, nous avons vécu trois mois que nous n’oublierons pas.

La vraie question n’est peut-être pas « est-ce que mon enfant va rater quelque chose à l’école » mais plutôt « qu’est-ce qu’on va vivre ensemble, et qu’est-ce que ça va lui apporter ». Pour Leo, la réponse est claire. Pour vous, elle dépend de vous, de votre enfant, de votre façon de voyager.

Faites confiance à votre instinct de parent. C’est souvent lui qui a raison.

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